Ask to the dust

Pistolet Calamity scaled - La Ferule

Un ticket de bus. Il me fallait un ticket de bus pour quitter la rade où, depuis une semaine, j’avais échoué. Mon avion décollait le lendemain soir et un long trajet me séparait de l’aéroport.
Tout juste revenue de ma dernière plongée, je marchais la peau encore tirée de sel, les cheveux emmêlés, une fine tunique enfilée sur mon bikini. À chaque enjambée ses pans s’écartaient pour dévoiler mes cuisses.
Le monde était un puits de soleil encré d’ombres incertaines. Ratatiné sous la fournaise, il tournait au ralenti, si paresseux que j’étais, à la ronde, la seule âme en mouvement. Sous les abris de bois jouxtant la plage, des pêcheurs sommeillaient. Les chiens avaient renoncé à trottiner sur la grève pour se réfugier sous les palmiers. Une cohue de touristes débarqués du ferry me barra la route. Comme chaque jour, c’était le quart d’heure de frénésie coupant la torpeur muette des lieux, un fatras de bagages, de minibus, de voyageurs épuisés et d’Indonésiens hurlant pour les répartir dans les bons véhicules. Impossible de faire un détour. Il n’y avait qu’une seule rue, la rue du village alternant restaurants, hôtels et clubs de plongée.

Je fendis la foule en zigzags, évitai la chute d’une valise sur mes sandales, me retournai et le vis.
Campé devant un club de plongée, il arborait la mine satisfaite d’un propriétaire. Son corps nonchalant était déplié, son dos voûté, ses coudes croisés. Il avait la peau tannée de rides aux paupières, des cheveux coupés à ras et un tee-shirt blanc, éclatant contre le ciel tel le drapeau de la reddition.
Il me fixa sans sourire, tête inclinée. Ses yeux s’attachèrent à mes jambes pour en suivre la course pressée.
Je me sentis nue.
Son pied droit traça dans le sable un profond sillon, s’avança pour me rejoindre, hésita, se figea.

C’était dimanche. Je n’ai jamais aimé les dimanches et leurs interminables après-midis. Aussi décidai-je de lui adresser la parole, mots de rien jetés tel un pont entre deux berges. Le lendemain je quittais Padang Bay. Si je ne parlais pas maintenant à cet homme, je ne lui parlerais jamais. Ce qui n’avait aucune importance, pas même le goût d’un regret. Mais de goût, j’avais celui du jeu et rien de spécial à faire. Et cet inconnu me plaisait. Et je voulais enfin cesser de réfléchir.
– Sir, please… Où se trouve la station de bus ?
Entre mes dents « Sir » tinta comme l’Angleterre en raccourci, une Angleterre de gentlemen, de perruques poudrées et de vieux pudding. Venue d’une fille déambulant à moitié nue, la formule était cocasse. L’étranger allongea le bras pour me désigner, loin à travers la poussière, un point sur la droite.
– You can’t miss it !
La rater ? Oh que si, je pouvais. L’homme ignorait de quoi j’étais capable.
Je le remerciai pour continuer mon chemin. Il n’eut pas un geste pour me retenir. Parce que, m’avouerait-il plus tard, il était certain que je repasserais.
« Privilège de la rue unique », lâcherait-il dans un sourire.

En effet je revins, plus dépeignée et suante sous le soleil vengeur. L’inconnu avait changé de place. Il trônait à présent sur les marches du centre de plongée, un labrador appuyé contre ses jambes. Son air tranquille de propriétaire ne l’avait pas quitté.
À nouveau il détailla mes jambes. Sans impudeur, avec un désir patient et concentré. En retour le désir me prit aux cuisses, au bassin, à la poitrine, à la gorge, si fort que j’en chavirais.
L’étranger me demanda :
– Have you found it ?
Mes mots cherchèrent ma voix pour balbutier « Yes ». Mon vis-à-vis arbora le sourire victorieux de ceux qui ne se trompent jamais.
– Do you want to sit here ?
M’asseoir à ses côtés sur les marches ? D’accord, mais pour mieux aller au lit. Chez lui ou dans mon bungalow, peu importait, mais au lit pour un débridé, déchaîné, délicieux corps à corps. N’être que chair, chatte, seins, langue. Me repaître de cette peau brune et lui offrir la mienne. Arquer fesses, dos, nuque. Jouir à en faire trembler les murs, à en perdre la raison. Libérer mes pulsions, ne plus les faire marcher droit, militaires, sur le chemin de l’acceptable. Laisser jaillir l’animal sauvage qui hurle de désirs et exige sa part de jouissance.
Alors que mon esprit battait la campagne, ma bouche poursuivait son fastidieux travail de conversation. L’étranger me donnait la réplique avec une once d’ironie muette. Il n’était pas dupe. Moi non plus. Nous jouions au jeu qui dicte qu’avant de s’allonger, il faut faire connaissance.
Soudain l’inconnu lança :
– Je suis fatigué des discussions, toutes semblables, avec des gens qui s’en vont. Lassé d’arriver au soir avec LA question restée en suspens : va-t-on coucher, oui ou non ? On y a pensé toute la journée ! Un homme, une femme… Ça pourrait être si simple.
Je clignai des paupières innocentes.
– Tu as une question à me poser ? dis-je.
– Non. Sauf si tu veux y répondre.
Un étau de chaleur emprisonna mon sexe. Cabrée sous un vertige, la cloison voisine parut basculer. J’aspirai une longue goulée moite, la rejetai dans un soupir vaincu.
– Alors je répondrais oui.
L’étranger me tendit la main.
– Suis-moi !
Une chemise en travers du canapé, une tasse vide à côté de l’évier, une tranche de pain émiettée… La maison avait le désordre des lieux qui n’attendent personne. J’embrassai l’inconnu à pleine langue dans un titubant ballet. Ma croupe heurta le minibar pour s’y poser. Mollets, genoux, cuisses, j’enserrai son corps tandis qu’il me débarrassait de ma tunique. Ses lèvres se ruèrent sur ma peau découverte. La sienne se livra à mes mains. Brutales et tendres, légères et fouailleuses, elles dessinèrent les arcs et vallées de son torse, les bosses fermes de ses fesses, leurs passerelles de tendons. Ma paume se remplit de sa verge dressée, la parcourut de bas en haut, de long en large, frémissant déjà du plaisir à venir.
– Tu es salée…
Il me dégusta. Me savoura. Se redressa avec cet air perdu que donne le désir, attrapa un préservatif dans une coupelle, l’enfila et me prit, debout, offerte et accrochée à ses épaules.
Puis soudain, il s’arrêta.
– Mais au fait… Comment tu t’appelles ?
Ma mine éberluée le fit hoqueter de rire.
Je lui dis mon nom. Reçus le sien en retour. Kristian. À fond de train nous repartîmes, emmêlés, gémissants.

Plus tard je sortis seule de la maison. Le nom de Kristian vacilla dans la poussière avant de retomber, nu, dans les rayons d’un soleil déclinant.

Ashes to ashes, dust to dust.

Mon vrai nom ? Demande à la poussière.

 

 

Encore, Madame !