Une tendresse particulière – Partie 1
Paulien supposait que Madame le guiderait vers le donjon. Raté, c’est dans une salle de bains qu’il se retrouve, une drôle de salle de bains qui tient à la fois du boudoir et du hammam oriental, fusion réussie où s’affirment une patte d’artiste et là encore, une surprenante fragrance de cuir poudré. Si le bleu dominait le vestibule Grand Siècle, c’est ici le prune qui règne,
Pantone 2425C pour les entrelacs des mosaïques qui recouvrent la baignoire carrelée, la frise le long du plafond et les appliques en verre taillé qui dispensent une lumière feutrée,
Pantone 235C pour la potiche qui abrite des palmes d’un vert intense que Paulien, musicien mais très peu jardinier, est bien en peine de relier à un arbre,
Pantone 229C pour le carton calligraphié « Valotka » posé sur une serviette, un meuble de rangement aux pieds de lion et les nombreuses étagères surchargés de crèmes, onguents, sérums, fards, houppettes et pots mystérieux dont l’un, ouvragé, contient une brosse et un peigne en écaille,
Pantone 248C pour le pouf de la coiffeuse ancienne avec ses petits tiroirs, placée à la diagonale d’un mur au grand miroir sans tain. Postée de l’autre côté, dans un réduit qu’elle a baptisé « Le Cagibi des Braves », la maîtresse des lieux évalue Valotka – ou tout autre prénom plus courant, tant il est rare que ses visiteurs lui donnent le vrai.
Valotka, donc, bel homme dans le genre militaire qui se tient droit. 40 ans à peine au jugé. Presque deux mètres, tignasse châtain qui mériterait le coiffeur, torse poilu. Sexe à la pilosité naturelle, trop volumineux pour une cage de chasteté standard.
Athlétique, pratique régulière du sport – natation, musculation, course à pied, les trois ? À l’aise dans son corps. Souple, aucune raideur, parfait équilibre. A priori en bonne santé. Ni tatouage ni cicatrice sauf une sur la joue, qui se confond avec une fossette.
Nerveux, impressionné mais confiant. Lui, au moins, il n’inspecte pas les recoins de la pièce à la recherche d’une caméra, ne retourne pas la potiche ni le guéridon, ne fouille pas les tiroirs ni les placards, ne tripote pas les objets. Si peu de clients le savent, beaucoup d’en doutent : cette salle de bains et plus largement, cet appartement, c’est le domicile de Suzanne, le lieu qu’elle a choisi au terme d’une longue recherche, acheté à crédit, remodelé, meublé et décoré pour aimer y vivre et y travailler, avec une attention aiguë portée aux couleurs. Si certains, comme Paulien-Valotka, ont l’oreille absolue, Suzanne, elle, a l’œil absolu, c’est-à-dire la faculté de discerner quelles couleurs sont mélangées, et dans quelles proportions, pour en obtenir une, qu’elle lie automatiquement à son code dans le nuancier Pantone. Par exemple, le « vieux rose » des néophytes correspond pour Suzanne à Pantone 681C, composition RVB, Rouge-Vert-Bleu, 184, 116, 158. Précieuse dans son ancien métier de graphiste, cette compétence a priori inutile en domination professionnelle y a néanmoins trouvé un débouché singulier : élaborer un « nuancier doloribus » ou « nuancier des douleurs des clients de Madame », exactement comme les nuanciers de peinture des magasins de bricolage. Ainsi chaque client se trouve-t-il associé à une couleur en fonction des marques qu’il accepte, supporte ou souhaite à l’issue de la séance. Dans la palette mémorielle de Suzanne-Andrea, Michel, grand masochiste friand de canne anglaise, a de fait hérité de Pantone 4975C, un marron tirant vers le noir avec une pointe de rouge,
Tarik alias « l’écrevisse » ou « le coquelicot », aspirant masochiste adepte de rudes fessées, de Pantone 485C, d’un rouge éclatant qui laisse les mains d’Andrea en compote,
Têtabaff, plus amateur d’énormes gifles que vraiment masochiste, de Pantone 185C, un rose-rouge soutenu mais qui, étant donné la texture de sa peau, s’efface au bout d’une vingtaine de minutes, ce qui l’autorise à rentrer chez lui ni vu ni connu,
et l’immense majorité des visiteurs de Pantone 510C, un blanc rosé qui, en matière d’impact, équivaut à quasi rien ou si peu car, mariés ou en couple, leur premier souci, leur première demande, leur première exigence est « Pas de marques, Maîtresse ! ».
Flashback. Voilà une semaine que ton annonce de Dominatrice est en ligne et que les demandes affluent, si nombreuses que faire le tri est un casse-tête. Maurizio, italien, expansif, est à première vue charmant mais à seconde vue détestable quand, tapie derrière ton miroir indiscret, tu le vois fureter partout. Placard à serviettes, étagères, coiffeuse, panier de linge sale d’où il exhume tes collants portés… Rien ne lui échappe, et surtout pas le plus intime : ta poubelle à moitié pleine. Voilà qu’il l’ouvre, l’inspecte avec soin, en sort, horreur, un tampon usagé, le tripote, le renifle, et, horreur des horreurs… le lèche !
Incrédulité, dégoût, colère, révolte te submergent. Tu te sens volée ou très précisément, violée. Que faire ? Te ruer dans la pièce pour prendre Maurizio en flagrant délit, hurler, le chasser ? Il faudrait mais, sidérée par ses lèvres repeintes de ton sang, tu restes clouée à ton siège.
Votre séance est à la fois affreuse et jouissive. Affreuse car tu es infichue de regarder cet homme en face, jouissive parce qu’en tant que Maîtresse, rien ne t’y oblige. Tu l’envoies au coin, face collée au mur pendant une heure, pour le martyriser avec divers instruments, du classique martinet en cuir à l’improbable louche de cuisine, en passant par le chausse-pieds.
Maurizio repart à l’heure pile en titubant, sans se douter que sous le territoire évident de Madame affleure celui, discret, de Suzanne, territoire sacré pour l’une comme pour l’autre : plus il est bafoué et plus Andrea la locataire, guidée par Suzanne la propriétaire vengeresse, frappe fort. Pour Maurizio ce fut jusqu’à Pantone 426C, un noir à peine délayé de gris.
De son unique passage tu as tiré les conclusions suivantes :
- Toujours vider tes poubelles.
- La grossièreté se paye, mais pas en billets de 50.
3) De l’espace d’Andrea il te revient d’effacer l’intimité de Suzanne, la vulnérabilité de Suzanne mais pas la sensibilité de Suzanne. Insoluble ? Peut-être.
À suivre…
Photo de ArthK. Modèle : Désiré
