Glouglou
Je suis de l’humeur qui fait les bonnes séances, joyeuse. Lui est un nouveau client de passage en France. « Abandon-cérébralité-humiliation », voilà les trois axes de séance qu’il m’a indiqués. Si pour moi sa demande est classique, mon humeur est pour lui déconcertante, aux antipodes des Maîtresses glaciales qui opèrent selon un protocole précis. C’est d’un grand rire que je l’accueille. Lui, m’avoue-t-il, n’est pas habitué aux Dominatrices qui rient.
Ce dont je m’aperçois vite, et qui est loin de me déplaire, est que mes rires le mettent mal à l’aise. Il en cherche la cause, ne la trouve pas toujours ou craint de la trouver. Ainsi, quand il entre nu dans le Boudoir, je pouffe. Quand il entreprend de s’agenouiller devant moi, je le raille d’un « Oh, vous êtes pressé ! ». Quand il fixe mon visage, le parquet, mon visage encore, un point derrière ma tête, le parquet encore, je m’esclaffe, ravie de tant d’embarras. Ne sachant pas si je ris de lui, il ne sait pas s’il doit rire avec moi, ce qui me pousse à rire davantage. Et vu que dans son esprit une Domina a le devoir d’être sérieuse, mon attitude finit par l’inquiéter, surtout lorsque je m’empare d’instruments coupants. Une femme qui vous rit au nez en brandissant une roulette de Wartenberg, ça jette un froid, surtout quand elle vous demande :
– Vous avez perdu votre langue ? Ooooh quel dommage, moi qui comptais la couper ! Je suis déçue, déçue !
Et de le gifler avant de m’arrêter, soudain inspirée :
– Mais j’y pense… puisque vous gardez votre langue, imitez-moi le dindon !
– Euh… Le quoi, madame ?
– Vous êtes sourd ? Le dindon !
– Mais je ne sais…
– Vous ne savez pas quoi ? Ce qu’est un dindon ?
– Ah non Madame ! Mais je ne sais pas quel bruit il fait, Madame.
– Rhô, mais qui m’a fichu un soumis idiot ? Tout le monde sait quel bruit fait le dindon ! Et le canard, quel bruit il fait, le canard ?
Ma propre absurdité me fait rugir de rire pendant qu’une partie de mon cerveau compile des expressions animalières – passer du coq à l’âne, parier sur le mauvais cheval, être une oie blanche, tourner chèvre… -, qu’une autre associe en parallèle son cri à chacun, et qu’une autre encore, juke-box fêlé, serine Gainsbourg en boucle :
« La caille margote,
Siffle le serpent,
Toi, toi, toi, sois belle et tais-toi ! »
Comment en suis-je arrivée là ? Aucune idée, mais cette cacophonie sans queue ni tête m’amuse tellement que je ne compte pas y renoncer de sitôt. Si j’y comptais, l’air stupéfait de mon soumis m’en aurait dissuadée : il ne comprend pas ce qu’il se passe, et encore moins ce qui me passe par la tête. Il est venu pour une séance de domination, pas pour un cours sur les animaux de la ferme ! Voici donc le moment de glapir « COIN COIN ! » avant d’essuyer, martiale, les postillons tombés sur le pelage de son torse et de commenter, badine :
– Un vrai sanglier, dites-moi. D’ailleurs, comment s’appelle le petit du sanglier ?
– Le euh… le… le carmassin ?
Je hurle, hilare et triomphale :
– Non ! Une punition ! (Salve de gifles) Et la femelle du sanglier ?
– La…
– La… ? La la ? Alooooors, la femelle du sanglier, lalalère ? Encore des gifles ?
Il a un mouvement de recul. Il roule des yeux perdus. Il respire trop vite.
– Dépêche-toi, bon sang ! Tic ! (Gifle) Tac ! (Gifle) Tic tac tic ! (Gifles)
Ses lèvres tremblent. Ses mains se tordent. À cet instant, sa vie entière semble dépendre d’un mot, un petit mot que sa mémoire s’échine à lui refuser. Je le scrute par en-dessous. Il transpire. Je fronce le nez. Je fais claquer ma langue d’impatience.
Désapprobation.
Maîtresse mécontente.
Échec. Punition.
Mesures de rétorsion. Gifles.
Je la sens comme sa sueur aigre, son envie de produire la réponse appropriée, moi l’acheteuse et lui le distributeur automatique qui cracherait sur commande l’objet B34, boîte de préservatifs ou de pastilles à la menthe. Au fond de chaque soumis, il y a le vibrant et infini désir de plaire, de bien faire et d’être récompensé, désir sur lequel je viens sciemment appuyer :
– Ton temps va expirer… Tu veux vraiment, mais vraiment me décevoir ? Non ? Alors il te reste une solution : me donner le nom de la femelle du sanglier !
Peine perdue, bien sûr. À ce stade, je lui demanderais son nom à lui qu’il me donnerait celui du voisin, état de confusion totale qui m’intéresse au plus haut point.
Lâcher-prise, 1. Contrôle, 0.
– Madame, est-ce que…
– Est-ce que quoi ? Je t’ai posé une question et tu me réponds par une autre question ? Tu as été élevé dans la soue aux cochons ?
– Non, je…
– Alors fais le dindon !
– Mais…
Je serre les poings, je serre les mâchoires. Mes yeux sont terribles, ma voix glaciale :
– Obéis. Immédiatement. Ou pars. Glouglou.
Le lendemain de cette séance j’écouterai des podcasts consacrés au peintre (et postier) américain Kermit Oliver. Texan, il puise son inspiration dans l’histoire, la mythologie et le quotidien d’une vie au contact de la nature. Un de ses plus célèbres dessins ? Un magnifique dindon reproduit sur une série limitée de carrés en soie. Pour Hermès, bon dieu… ou plutôt « glouglou ».
(Madame tient à préciser qu’aucun soumis n’a été durablement maltraité lors de cette séance et qu’au contraire, ravi du sort qui lui a finalement été réservé, le protagoniste de l’histoire compte bien revenir dans le Boudoir lors de son prochaine passage en France.)
