Fiasco de soirée

Bergamote bite sac scaled - La Ferule

Cet extrait de mon roman raconte une anecdote réelle, vécue lors de mes débuts dans les soirées BDSM.


–
 Soumis fétichiste des pieds, pour vous servir !
C’est ainsi que l’homme s’est présenté avant de reluquer mes escarpins vernis, si rouges qu’il brûle de les lécher, dit-il, « comme d’énorme boules de glace à la fraise ».
– Piétinez-moi comme un paillasson, Madame !
Euh… Là, devant tout le monde ? Je tire la laisse fixée au collier de Martin. Lui, distrait par les tenues flamboyantes, cuir, latex et vinyle, déployées lors de cette soirée fétichiste, n’a pas vu ramper vers nous cet homme entre deux âges, vêtu d’un simple string trop petit.
– Alors, Maîtresse ?
Je pousse du coude l’amoureux soumis qui m’accompagne, sourcils levés en une question muette. Est-ce normal de s’adresser en ces termes à une Domina, qui plus est accompagnée ? J’en doute, mais comme c’est notre première soirée BDSM, j’ignore les règles.
Martin me souffle la seule question qui vaille :
– En as-tu envie ?
Oui, à la façon d’un défi, comme si jouer en public valait une entrée officielle sur la scène parisienne. Non, car le ton à la fois obséquieux et autoritaire de l’homme m’a déplu. C’est Martin qui, d’une phrase, fait pencher ma balance intérieure :
– Je crois que ça m’exciterait, de te voir t’occuper d’un autre.

J’entraîne notre trio derrière le rideau qui abrite les jeux les plus osés. Martin, voyeur, s’assoit sur un banc, sa laisse entre les genoux. L’homme s’allonge au sol, les paupières closes et l’air béat. J’appuie un escarpin sur son sternum. Il frémit. Il le sait, je le sais : plus les talons sont fins, plus la pression, donc la douleur seront fortes et les marques infligées profondes.
En appui contre le mur, j’ose un pied sur son torse. Il ne s’agirait pas de glisser ni de tomber, de le blesser ni de me blesser. Je fais signe à Martin de garantir mon équilibre. Le voilà à mes côtés, ravi de se mêler à ce jeu qui attire déjà quelques spectateurs.

Talons-semelles-pointes, semelles-pointes-talons, ballerine et bulldozer, lourde sur la poitrine et légère sur les parties sensibles, je joue de mon poids sur ce corps offert. J’évite les zones dangereuses, le cou, les bras, les articulations, les côtes flottantes, le ventre. L’homme halète violemment. Attentive à ses mimiques, je ne le vois pas baisser son string. C’est seulement quand je me retourne, parfaite pirouette de danseuse secondée par son cavalier tenu en laisse, que j’avise sa verge sur le point d’exploser. L’idée qu’il jouisse me déplaît. Est-ce faute d’en avoir discuté ou parce que je me sens réduite à une paire de pieds ? Je ne sais pas, la situation est nouvelle. Voyant mon hésitation, Martin me porte à terre, au grand dam de l’homme qui débande aussitôt.
– Maîtresse !! Revenez !
En retrait sur un banc, point de mire idéal pour contempler le spectacle de la soirée, je sirote un cocktail. Une forme indistincte s’immobilise, implorante, devant moi. Mon marchepied.
– Maîtresse ?
L’homme quémande à nouveau mon attention, mes pieds, mes chaussures. Moi, je m’interroge : aurais-je dû l’inviter à se trouver d’autres partenaires ? L’ignorer, est-ce me montrer impolie ou agir de bon droit, en Maîtresse lasse qui congédie un valet ? Quelles sont les règles, si tant est qu’elles existent ? Décuplées par la fatigue de la nuit blanche, mes voix intérieures s’en donnent à cœur joie,
d’abord la scrupuleuse qui, attachée à ne léser personne, affirme que je dois à cet homme la jouissance dont je l’ai privé,
puis la raisonnable qui statue que faute de réelle envie, je dois m’abstenir,
puis la radicale qui clame qu’avec ou sans ma bénédiction, ce soumis trop lourd peut aller se faire foutre.
Dans une fête où tout le monde semble s’amuser et personne ne questionner sa place, me poser en Maîtresse n’est pas aisé. Si je suis indépendante, mon conditionnement de femme élevée par d’autres femmes m’a poussée et me pousse encore à faire plaisir, surtout quand l’effort réclamé paraît minime. À cette minute, je n’ai pas l’énergie d’envoyer au diable ce fétichiste, mon éducation et ma représentation du rôle d’une Dominatrice en soirée – une femme qui, entourée d’admirateurs avides de lui obéir, ne peut se dérober aux hommages. C’est ainsi que j’abandonne un escarpin à mon « chevalier servant ». Il s’en empare avec une brutalité telle que je manque de basculer de mon siège.
– Oh, doucement !
M’a-t-il entendue ? Pas sûr. Alors que Martin, en alerte, s’apprête à intervenir, je le stoppe d’un geste. Tout va bien. Enfin à peu près, car l’homme me déchausse sans me demander mon avis. Me fâcher ou le chasser, n’est-ce pas sur-réagir ? Encore une fois, quelle est la règle ? Le temps que je tranche, voilà qu’il frotte son bas-ventre contre mes orteils.
Trop, c’est trop. Je crie par-dessus la musique :
– Et ma permission, alors !?
Il s’excuse mollement avant de retourner à son massage. Ses doigts pétrissent mes talons, sa langue court sur mes orteils. La sensation est délicieuse. Je pense à mon moi d’enfance, qui rêvait de créer un royaume d’admirateurs de ses petons,
je pense qu’à l’âge de dix ans, j’aurais adoré me téléporter dans cette pièce pour voir un homme à genoux m’honorer,
je pense à Martin, son soutien inconditionnel et sa totale absence de jalousie, Martin à qui je murmure « Je t’aime ! » avant de le respirer, parfum, sueur et foutre.
Sur mes pieds, la délectable pression s’accentue. Puis soudain, plus rien.
Je tends les jambes, étonnée. Toujours rien. J’ouvre les paupières, risque un regard en contrebas. La place où se tenait l’homme est vide. Il n’est plus là mais son sperme, si.
Après avoir déchargé sur mes orteils, il s’est carapaté sans un mot.
Je suis furieuse.
Furieuse que certains soumis autoproclamés ne soient soumis qu’à leur propre désir.
Furieuse que la politesse élémentaire, les limites et le respect, ils s’en branlent.

Photo de Bergamote.

Encore, Madame !