Ma boîte de Pandore

Jinklab verres whisky scaled - La Ferule

Un jour, il y bien longtemps…

Je bois un chocolat dans un café branché du Marais. Un brusque coup de froid glace l’été, m’obligeant à remettre des collants opaques en plein mois d’août.
– Il n’y a plus de saison ! plaisante l’homme à la table voisine.
Lui, je l’ai remarqué avant de m’asseoir : un bel homme, la peau mate, des cheveux plus poivre que sel, un aplomb qui dit l’assurance sans la suffisance. Je lui rétorque qu’il doit se ficher du climat tant qu’il permet aux femmes de dévoiler leurs attributs. Son rire fuse, énorme. Là où d’autres seraient offensés, lui salue ma répartie d’un imaginaire coup de chapeau assorti d’un :
– Garçon, un deuxième chocolat pour la demoiselle ! Sur ma note !
Je pourrais arguer que je préfère un cocktail ou ma solitude. Je n’en ai aucune envie car la vérité est que cet homme, je le veux.
– Maintenant, ma chère, qui déménage ? Je ne vous invite pas à habiter avec moi, bien sûr, juste à décider de qui s’installe à la table de l’autre.
– Vous.
– Perdu, vous. Je vous laisse trois secondes. Une, deux…
Je bondis de ma chaise, attrape mon sac, rajuste ma robe rouge destinée à rallumer l’été. L’homme guigne mes fesses dès que je me tourne, mon décolleté dès que je me penche. Ses intentions sont limpides : il me veut aussi.
– Nathan, et vous ? Lule, quel prénom original ! Alors, Lule, vous vous asseyez souvent aux tables des inconnus ?
Et de badiner sur les relations entre les deux sexes : pour se donner, les femmes auraient besoin d’un alibi et les hommes, pour les prendre, de leur permission, mais renversez les rôles que ces messieurs s’effraieraient de devenir des proies.
– Vous parlez de vous, Nathan ?
Un autre rire jaillit, énorme, suivie d’une digression sur la fragilité masculine. Comédienne derrière mes sourires, je parie que Nathan baise divinement bien, comme je parie que son torse est imberbe, son ventre enrobé de chair à pétrir, son gland plus gros que sa verge, et sa bite rangée à droite.

Notre premier rendez-vous est fixé chez moi. Puisque mes voisins intolérants au bruit sont absents pour l’été, je prévois de crier tout mon soûl. Nathan arrive à la nuit tombée, si tard qu’après m’être changée quatre fois, je porte un jeans qui me vaut un regard déçu.
– Remets ta robe rouge, celle que tu portais au bar !
Cet ordre m’émoustille à tel point que me rebeller, même pour la forme, ne m’effleure pas l’esprit. J’avance vers lui, grâce de ballerine avant qu’il me happe, me déshabille et m’agenouille sur le plancher. J’anticipe sa langue sur ma fente. À la place, j’entends des froissements de tissu, un zip de braguette et trois chocs sourds.
Chaussure droite,
chaussure gauche,
ceinture.
Je manque de protester qu’à se déshabiller dans mon dos, Nathan me frustre, que dévoiler moi-même un corps m’excite. Le premier déshabillage est comme la première nuit avec un nouvel amant, une émotion, une surprise qu’on n’éprouve qu’une fois.
Trop tard. Maintenant qu’il doit être nu, je me retourne et me retiens de crier. Son corps est lardé de cicatrices, un corps de survivant à la chair couturée et recousue, patchwork de plaies anciennes, pâles souvenirs d’un accident qui a changé sa vie en manquant la lui ôter.
– J’aurais dû te prévenir…
Je hausse les épaules, loin du dégoût et si près de la tendresse.
De cette nuit je retiendrai surtout le petit-déjeuner à même le sommier. Le soir, impossible de m’endormir à cause des miettes.

Notre deuxième rendez-vous est fixé chez Nathan. Différence infime pour moi, de taille pour lui. À présent sur son territoire, l’amant attentionné de l’avant-veille s’est métamorphosé en fauve qui me crucifie sur les draps.

Tard, beaucoup plus tard, il annonce :
– J’ai une surprise pour toi.
Je me récrie. Une surprise ? Pour moi ? C’est trop tôt, trop prévenant, trop !
– Rien de tout ça ! proteste-t-il dans un sourire ambigu. Attends de voir…
Ce que je vois, c’est la malle qu’il traîne au milieu de la chambre et ouvre d’un air de conspirateur, avant d’en sortir une collection de godemichés, de pinces à seins, de badines et de fouets, de guêpière en vinyle, de corsets et de cagoules en cuir.
J’en reste sans voix.
– Testons, ma demoiselle ! Tu as l’esprit aventurier, non ?
Me voilà piquée au vif. Testons, oui. Sur lui. Sur moi. Nathan me guide, m’encourage. Je m’abandonne, résiste un peu, cède… Tout est si nouveau que j’en tremble. D’un côté, j’ai la crainte du ridicule et de la maladresse, le trac de la débutante avant son premier bal ; de l’autre, la piste aux étoiles et l’ivresse de la fantaisie.
Avec Nathan le sexe est délectable, à mille milles d’une monnaie d’échange « Je te suce mais après c’est ton tour » ou d’un protocole, pelle-pipe-cunni-intromission-jouissance. C’est le cul dans le désordre, paillard et lubrique, un merveilleux moyen de communication et un art qui compte ses maîtres comme ses disciples, ses tâcherons comme ses orfèvres.
– Accroche-toi à mon cou, la belle !
Nathan me porte dans la salle de bains, et de là dans la baignoire.
– Je voudrais… je voudrais que…
Sa brusque timidité m’étonne.
– Tu voudrais quoi ?
– Que tu me pisses dessus, lâche-t-il à mon oreille.
– Non !
J’ai presque crié, scandalisée. Me soulager sur lui, et puis quoi encore ? C’est choquant, répugnant, sale… Il presse doucement mon ventre :
– Ce fluide, ce serait comme un cadeau… Ta jouissance sur ma peau…
La pression de sa paume s’intensifie :
– … une façon de me restituer le mystère qui s’élaborait là, à l’intérieur, alors que je te baisais… M’offrir quelque chose de caché, un secret, une intimité. Tu comprends ?
Je comprends, troublée au-delà de la raison.

L’aube teinte les persiennes de rose tendre. Repus, épuisés, Nathan et moi dérivons enlacés dans son grand lit. C’est l’heure des confidences.
– Cette malle, je ne l’avais jamais ouverte pour personne. Pas plus que je n’avais demandé à une femme de… tu sais.
– Pourquoi moi, alors ?
– Une intuition. Je me doutais que tu ne serais pas choquée… que ça te plairait…
Je garde le silence. Qui ne dit mot consent.

À midi je dois quitter Nathan pour déjeuner avec une amie, ce qui ne m’enchante guère. Je préfèrerais rentrer chez moi pour me reposer, réfléchir, revivre avec honte et délice ma nuit fauve. Nathan en moi et moi en lui. Moi cravachée debout et lui à genoux entre mes cuisses, ses cheveux trempés de l’averse jaillie de ma chatte. Mes souvenirs sont imprimés sur les meurtrissures de ma bouche et l’étoile violacée à mon cou.
Coupable, oui, et comblée de l’être.
Dans le métro les hommes me dévisagent. Je dois briller d’un éclat suspect, celui de la chair triomphante et des révélations sur soi.
– Toi, tu as passé une bonne nuit, on dirait !
Feindre l’innocence est inutile, Ernestine me connaît trop. Je grille de corriger son « bonne » en « excellente » ou plutôt « perturbante », de lui confier que mon expérience figurera dans le tome de mes mille et une nuits au chapitre de celles qui comptent, mais je sais d’instinct, comme Nathan le savait pour moi, qu’elle ne comprendrait pas. Puis comment lui expliquer ce que je ne m’explique pas à moi-même ? Peut-être me qualifierait-elle de « perverse », « anormale », « désaxée ». Peut-être même que notre amitié n’y survivrait pas.
– Une bonne nuit, en effet. On commande ? Je meurs de faim !
Face à mon amie si candide, si « normale », j’ai la certitude que la malle de Nathan est ma boîte de Pandore. L’ouvrir n’est qu’une question de temps.

Photo de Jinklab.

Encore, Madame !